La droite a réussi à imposer sa conception de la valeur « travail » par des slogans simplistes « travailler plus pour gagner plus», « le travail des uns fait le travail des autres. Les socialistes ont été piégés par cette habile démagogie, victimes de leur propre contradiction.
D’une part ils considèrent le travail comme le médium essentiel de socialisation qui structure la société. Le travail est conçu comme épanouissement et moyen de développement des facultés humaines, seul capable de justifier une hiérarchie sociale juste. L’essence du travail serait l’humanisation du monde et la promesse des « lendemains qui chantent » dans une société d’abondance. Les libéraux et les socialistes sont d’accord sur cette vision, sur le principe d’augmentation permanente de la production qui fait gonfler à l’infini la sphère productive et marchande. Ceci aboutit évidemment, dans un système fini, à détruire les ressources naturelles. Leurs différences concernent le partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital, les socialistes privilégiant bien sûr le travail. Les deux tendances sont d’accord pour considérer que le productivisme est la solution : augmenter la production, le pouvoir d’achat, la consommation et les moyens de paiement. Cela permet en théorie de répondre à cette attente, la création d’emplois que l’on appelle désormais travail ; c’est l’attente sociétale majeure. Notre système hyper-productif basé sur le machinisme technologique et cognitif est une fuite en avant dont l’objectif est de créer ou de sauvegarder des emplois (en France 4 millions d’emplois ont été créés depuis 1997 et en Europe 25 millions) Or il devient impossible de valoriser la plus value du travail et donc la valeur dans un système productif qui s’affranchit du travail par l’augmentation permanente de la productivité. Ceci aboutira, c’est déjà le cas, à l’implosion de l’économie réelle. La fréquence des crises économico-financières suggère que le système économique est saturé et que la sortie du capitalisme a peut-être déjà commencé.
D’autre part, suivant les influences marxiennes, les socialistes considèrent le travail comme une aliénation de l’homme. La pénibilité au travail, les nombreuses injustices, la souffrance au travail, la perte de sens et d’autonomie …sont considérées comme des obstacles à l’émancipation. Il a été admis depuis le début du 20ème siècle que c’était le prix à payer pour accéder progressivement et sans heurt à la société d’abondance. Il faut d’ailleurs reconnaître que la statistique économique a démontré longtemps une augmentation régulière et significative des revenus et de la richesse, y compris pour les classes populaires. Dés lors un réformisme supposé réaliste s’est imposé aux sociaux démocrates pour accompagner au mieux les intérêts des salariés. Il s’agissait de colmater les brèches du capitalisme, de le rendre plus « juste » et acceptable par la croissance de la production et de la consommation, désormais loi universelle de l’économie. Les sociaux-démocrates n’ont-ils pas sauvé le capitalisme de son auto-destruction ?
La sociale-démocratie est donc en crise profonde, rien, pas même la croissance verte, ne permet d’entrevoir une évolution à court terme. Les socialistes sont prisonniers du concept originel et déterminant du travail/emploi qui n’a pas été « revisité » même lorsqu’il s’est agi de réduire le temps de travail. En effet comment partager équitablement le travail (en tant qu’emploi) et donc la valeur dans un système où cette valeur devient impossible à valoriser sans remettre en cause l’ordre social. Par ailleurs cette adaptation du temps de travail ne permet pas d’envisager le développement de l’autonomie individuelle, il s’agit plutôt d’aliéner l’individu, qui en a les moyens, à des loisirs consuméristes.
Il devient donc urgent pour la gauche de reformater son logiciel, sans basculer dans une vision naïve qui consisterait à faire le bonheur des gens malgré eux. Pour ceux qui l’ont compris l’écologie est consubstantielle au partage et à la solidarité. Les écologistes ont donc une longueur d’avance alors qu’une certaine gauche n’arrive toujours pas à intégrer cette globalité.
Il convient alors d’amorcer un processus progressif vers un objectif qui devra être accepté par tous. L’objectif doit être global et simple à comprendre, l’idéal serait de combattre les slogans de la droite par des slogans. Par exemple il pourrait être proposé « réduire notre empreinte écologique par la solidarité » Enfin, pour engager progressivement un changement de société voici quelques orientations symboliques:
- Développer l’économie du gratuit en encourageant tous les systèmes d’échanges (SEL…), l’objectif est d’échapper à la marchandisation de toute la société.
- Réduire significativement le travail non autonome, appelé hétéronome, il devra être considéré si le travail hétéronome est obligatoire pour les produits indispensables aux besoins fondamentaux. Si le système productif impose des emplois inclus dans des process hétéronomes alors il pourra s’envisager que ces emplois soient considérés comme un « service civil » et limité dans le temps.
- Encourager et soutenir massivement toutes les structures économiques de type coopératif comme les SCOP, SCIC …Ce qui permettrait de relocaliser les activités économiques et d’engager les salariés sur un nouveau modèle économique par un apprentissage social progressif.
- Mettre en place une allocation universelle qui devrait permettre de sortir du syndrome de l’assistanat et en même temps permettre de développer les activités autonomes. L’analyse des revenus entre les actifs employés et les non actifs permet de penser que cette mesure est possible à mettre en œuvre objectivement
- Limiter les revenus dans une progression qui prend en compte la réalité, 95% des salaires sont compris dans échelle de 1 à 4. Il n’est donc pas aberrant de penser qu’une limite des revenus suivant une échelle de 1 à 4 serait acceptée par 95% de la population. On peut supposer que cette orientation limiterait la notion sociologique de dominance …qui aboutit à surpayer ceux qui ont les emplois les plus intéressants et sécurisés.
- Revoir la notion de responsabilité qui justifie une échelle de dominance. La responsabilité et donc le niveau de dominance échoit de façon déterminée à celui qui obtenu le meilleur diplôme ou à celui qui est bien né. Ce qui revient au même, malgré tous les discours. Il pourrait s’envisager un système électif avec des critères qui doivent être objectivés car les élus, eux aussi, ont confisqué le pouvoir.
- L’emploi actuel nécessite une hyper spécialisation des tâches qui enferme l’individu dans un « mono-savoir incapacitant» Il est temps d’en sortir en développant la polyvalence des individus au cours de l’existence. Elle doit être encouragée et organisée, notamment par des formations globales. Il serait également souhaitable d’engager un projet de socialisation par le développement des connaissances et de la culture.

Thierry Abrial