Contrairement aux idées largement répandues, la segmentation sociologique de la France est stable. Les couches populaires, ouvriers et employés, représentent actuellement prés de 60% de la population, soit à peu prés la même part qu’en 1954. L’évolution concerne :
- les indépendants (commerce, patrons entreprise) dont les effectifs ont fondu : de 1/3 de la population active, en 1954, les effectifs sont passés à 1/10. Ce qui implique plus de salariés.
- Les cadres supérieurs dont les effectifs ont été multipliés pratiquement par 5 depuis 1954,
- Les employés dont les effectifs sont désormais supérieurs à ceux des ouvriers. En revanche le poids total des 2 groupes est resté stable. Deux raisons expliquent cette tendance : la tertiarisation de l’industrie et le centrage des industries sur leur cœur de métier. Précédemment une entreprise maîtrisait toute la chaîne des métiers pour fabriquer ou vendre, désormais la majorité des processus industriels sont sous-traités. Et la sous-traitance est majoritairement classée dans le tertiaire (ex de la logistique)
Les niveaux de revenus des employés et des ouvriers sont sensiblement identiques. Cette classe sociale, qui ne se revendique pas en tant que classe, subit un processus de régression sociale. L’idée de classe moyenne, qui exprime une certaine vision de l’appartenance et de la promotion sociale, est de fait un mythe, mais un mythe confortable pour la société, car ce brouillage sociologique ne génère pas de conflit de classes.

Les classes populaires sont reléguées dans les périphéries urbaines. Ces nouveaux territoires péri-urbains de plus en plus vastes, à l’écart des centres des grandes agglomérations sont la conséquence d’une nouvelle réalité sociale, celle de la désintégration sociale des couches populaires. Les quartiers ouvriers des villes s’embourgeoisent , les cadres supérieurs remplacent définitivement les classes populaires. C’est la gentrification. La distance d’éloignement du centre ville est inversement proportionnelle aux revenus ; les classes aisées se situent dans les centre-villes, les plus pauvres dans les campagnes. La notion traditionnelle de ruralité n’a plus de sens, la campagne n’est plus vraiment agricole. Cette tendance amorcée depuis les années 1960, aboutit à mettre à l’écart politiquement et économiquement les couches populaires, en raison de la dilution géographique.

En 2000 la moitié des ménages dispose d’un revenu mensuel par UC (définition INSEE) inférieur à 1160, 30% un revenu inférieur à 840 € et seulement 10% des ménages ont un revenu supérieur à 2300€.
Les revenus mensuels moyens (revenu moyen par UC en 2002, définition INSEE):
- environ 1450 € dans les pôles urbains (> 100 000 habs)
- environ 1380 € en périurbain
- environ 1150 € en rural (nouvelle approche)

Le travail n’est plus la garantie d’une intégration sociale. Le travail précaire implique des bas revenus, par ailleurs le prix du logement est un facteur de ségrégation. Le niveau spéculatif des prix de l’immobilier qui tend à se retrouver sur tous les types de bien immobilier, conduit à une paupérisation progressive des classes populaires. Les prix de l’immobilier ont augmenté de 95% entre 2000 et 2007, la dé-corrélation avec les revenus du travail est flagrante, elle est particulièrement alarmante pour les revenus modestes.
Les données des enquêtes Patrimoine de l’Insee montrent que la progression relative des patrimoines immobilier et financier a été très variable selon les catégories de ménages.
Le patrimoine privé des 10 % des ménages les moins riches en termes de patrimoine est inférieur à 2 110 euros en 2003 contre 1 930 euros en 1997 (équivalent à 2 100 euros de 2003), alors que celui des 10 % les plus riches en termes de patrimoine est supérieur à 450 060 euros en 2003 contre 296 400 euros en 1997 (équivalent à 322 600 euros de 2003). Entre 1992 et 2004, la plupart des indicateurs indiquent une stabilité des inégalités sur l’ensemble de la population. Cette situation recouvre toutefois des évolutions contrastées. Les inégalités sont stables parmi les ménages propriétaires de leur résidence principale et parmi les plus de 60 ans. Elles ont progressé parmi les ménages âgés de 30 à 50 ans, ainsi que parmi les ménages à revenus modestes. En comparaison du reste de la population, le patrimoine brut des jeunes est moindre en 2004 que douze ans auparavant, tandis que celui des plus de 50 ans a augmenté.
Dans la même logique, on peut se demander si l’acquisition d’un pavillon, doit être considéré comme un moyen d’ascension sociale ou un pas vers le déclassement. Le pavillon, c’est le rêve de la classe moyenne, fuir les quartiers et les zones de logements sociaux en accédant à la propriété. Au final, par un surendettement massif, sur des durées de plus en plus longues, ignorant des réalités sociologiques (divorces) et par un éloignement de plus en plus marqué des lieux d’emploi, les ménages modestes se retrouvent, avec la précarisation de l’emploi, en situation potentielle de régression. Eloignés dans des périphéries de plus en plus lointaine, habitant dans des lotissements horizontaux « d’entrée de gamme », les classes populaires constatent que les pouvoirs publics sont absents de ces espaces dispersés et qu’ils ne pourront pas empêcher le processus de régression. Pourtant il semble bien que « l’accession à la propriété à tout prix » des ménages modestes ne faiblisse pas, encouragé par la sphère publique.
Les conséquences sont multiples. La classe populaire, qui ne se reconnaît plus en tant que classe, « se met » de plus en plus en retrait de la sphère publique. De moins en moins syndiquées, participant de moins en moins à la vie associative, ces catégories sont aussi celles qui votent le moins, ou « par cycle émotionnel » alimenté par les médias. Majoritaires dans le corps électoral, elles n’influent plus de façon déterminante et cohérente dans la constitution des majorités politiques. Les partis de gouvernement, qui par leurs orientations économiques et sociales ont encouragé ces situations, ne répondent plus que très rarement à leurs problématiques.

Ce sont les ouvriers et les employés qui subissent les plus forts taux de chômage. Ce constat s’inscrit dans la continuité sociologique. Comme nous l’avons vu, la segmentation sociale est stable. Par ailleurs, les chômeurs de plus de 40 ans sont ignorés, notamment dans les zones urbaines sensibles. Les jeunes sont une préoccupation pour la société, mais pas cette tranche d’âge. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les qualifications des métiers professionnels évoluent sans cesse. Le retour à l’emploi de ces populations est donc très incertain. L’ensemble de la classe politique se focalise sur les jeunes, ce qui est bien, mais occulte la question centrale du chômage et du travail précaire pour l’ensemble des classes populaires, car elle n’a pas de propositions pérennes. Revendiquant majoritairement un idéal républicain, les catégories les plus éduquées (ou diplômées) de la population n’affichent que très rarement leur désir de mixité sociale. Elles pratiquent l’évitement et la séparation, notamment en se garantissant les meilleures filières scolaires pour leurs enfants. Malgré des études plus longues (exemple du doublement du taux de réussite au bac) qui traduisent l’ouverture de l’enseignement à un éventail plus large de la population, notamment pour les classes populaires, les inégalités et les logiques ségrégatives fortes persistent. En réalité, les catégories supérieures s’assurent les meilleures filières, les plus valorisantes, celles qui débouchent sur des emplois côtés et protégés. Les catégories populaires « renforcent » leurs positions dans les filières professionnelles mais pas dans les filières cotées. Les études plus longues, sont donc loin d’être un salut pour les classes populaires. L’origine sociale reste donc très prégnante dans le devenir des enfants.

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